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International, jeudi 28 mars 2002, p. 05

Des villageois camerounais poursuivent une société forestière française en justice à Paris

Sept agriculteurs de la région de Miatta, à 300 kilomètres de Yaoundé, accusent la SFID, filiale de l'entreprise Rougier, d'avoir dévasté leurs plantations. Cette procédure est une première en France

KEMPF HERVE

MIATTA (Cameroun) de notre envoyé spécial - La moto gronde sur la piste qui s'enfonce dans la forêt. Le chemin rouge se rétrécit rapidement, jusqu'à devenir un mince layon que tente victorieusement de faire disparaître la végétation exubérante. On est griffé ou fouetté par les branches et, de temps à autre, un tronc d'arbre couché fait obstacle.

L'exploitation forestière s'est arrêtée, il y a un an, dans ce massif proche de Miatta, à 300 kilomètres au sud-est de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Et, déjà, grandes herbes et arbustes reconquièrent le terrain. Mais la sylve est appauvrie : ses plus beaux arbres - sipo, iroko, acajou, sapelli - ont été coupés et emportés au-delà des mers.

Enfin, la moto arrive sur la plantation de Jules Nna-Nna. Plantation ? On est loin des parcelles de bananiers en groupes denses que l'on voit fréquemment, ici et là, au Cameroun : la forêt se confond avec les cacaoyers, mandariniers et autres arbres fruitiers qui devraient prospérer à l'ombre des ayous et autres moabis les protégeant des rayons ardents du soleil. Sauf que cet exemple d'agroforesterie (association de forêt et de culture) est à l'abandon : les herbes prolifèrent, tandis que Jules montre les souches des grands arbres coupés, les ornières profondes que les engins ont creusées en tirant les troncs, les cacaoyers cassés ou meurtris. Selon M. Nna-Nna, sa plantation a été détruite par des ouvriers de la société locale SFID (Société forestière et industrielle de la Doumé), les arbres ayant été coupés à son insu et sans dédommagement.

conflits sociaux

Avec six autres villageois dans la même situation, il a décidé de porter plainte en France contre la société mère de la SFID, le groupe Rougier. La plainte, à laquelle s'est jointe l'ONG Les Amis de la terre, a été déposée, vendredi 22 mars, au tribunal de grande instance de Paris par Me William Bourdon. Malgré des appels répétés du Monde, Francis Rougier, directeur général de Rougier, n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien.

Les faits remontent à 1998 et 1999. La SFID demande alors aux villageois de prospecter la forêt pour trouver de nouveaux arbres à abattre. Cette opération s'inscrit dans un contexte juridique flou : au Cameroun, la forêt appartient à l'Etat, qui concède son exploitation à des compagnies, mais les villageois ont un droit d'usage d'une zone de quelques kilomètres de part et d'autre de la piste rouge qui relie Djoum à Sangmelima, dans un contexte d'alphabétisme variable, de pénurie de documents, d'isolement des villages, et de corruption - domaine dans lequel le Cameroun est tristement réputé.

A l'époque, donc, les villageois prospectent en forêt, travail pour lequel ils vont être payés. Mais lorsque, après cette prospection, les bûcherons abattent les arbres désignés, ils pénètrent aussi dans les plantations et les exploitent. Les victimes se plaignent auprès du sous-préfet de Djoum, puis de la justice camerounaise, sans réussir à voir réparer leur dommage.

« Il faut de l'argent pour défricher à nouveau la plantation, explique Jean-Jacques Ngbwa Abondo, un autre plaignant, et ensuite, il faut attendre quatre ans pour que le cacao commence à produire. Moi, j'ai quatre enfants, et aussi à charge les sept enfants de mes soeurs, qui ne sont pas mariées. » En bonne année, une cacaoyère de quelques hectares peut produire une ou deux tonnes de cacao, soit plusieurs centaines de milliers de francs CFA (100 000 francs CFA valent 152 euros). Une ressource d'autant plus importante qu'elle est la seule, dans ces régions reculées, à procurer l'argent nécessaire pour acheter des objets au marché.

L'exploitation forestière s'est imposée aux villageois sans qu'ils en tirent de profits importants. Dans une étude réalisée pour le Centre pour l'environnement et le développement, sis à Yaoundé, un anthropologue camerounais, François Tiayon, rappelle que les conflits sociaux sont fréquents dans la région de Djoum : dès 1994, on fait état d'une dévastation de cacaoyère, acte qui se répète en 1997, tandis qu'en 1998, une « insurrection » éclate, avec manifestation, attaque de la scierie, blocage de route...

Il reste à convaincre la justice française qu'elle peut arbitrer ce conflit entre une société française et des citoyens camerounais. Le juge d'instruction, si la plainte est jugée recevable par le parquet, devra établir le délit. Il lui faudra ensuite accepter l'argumentation selon laquelle la société Rougier participe du délit, puisqu'elle reçoit les profits de sa filiale. Par ailleurs, les plaignants devront convaincre le juge français que la justice camerounaise est défaillante. « Ne pas l'admettre, dit Me Bourdon, aboutirait à récompenser le corrupteur, puisqu'il n'y aurait aucun moyen pour les victimes de se voir reconnaître leur droit. » La plainte des sept villageois de Miatta est une première en France : derrière ces cacaoyers et ces maisons de terre, le juge va en fait trancher sur la responsabilité des firmes françaises dans des

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