Guinée équatoriale: remise du honteux prix Obiang de l’UNESCO


Le prix Obiang pose des problèmes juridiques et suscite des inquiétudes concernant les droits humains

(Paris, le 16 juillet 2012) – La décision de l’UNESCO de décerner un prix controversé financé par le président de la Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, est décevante et irresponsable, ont affirmé aujourd’hui sept organisations de la société civile. Une cérémonie de remise de ce prix est prévue pour le 17 juillet 2012, à Paris. Le président Obiang, au pouvoir depuis 33 ans, est à la tête d’un gouvernement réputé pour sa corruption et ses tendances répressives.

Lors d’un vote divisé – 33 voix contre 18 avec 6 abstentions – le Conseil exécutif de l’UNESCO a approuvé le 8 mars ce prix, rebaptisé « prix UNESCO-Guinée équatoriale pour la recherche en sciences de la vie » et a recommandé à la directrice générale de l’organisation, Mme Irina Bokova, de le décerner sans tarder. Ce vote n’a tenu aucun compte de l’avis émis par le service juridique de l’UNESCO, qui avait estimé que le prix ne pouvait pas être institué, selon les propres règles de l’organisation, en raison de l’existence de zones d’ombre autour des sources de son financement.

« Il est honteux et totalement irresponsable de la part de l’UNESCO de décerner ce prix, étant donné le grand nombre de problèmes juridiques et éthiques dont il est entouré », a déclaré Tutu Alicante, directeur de l’organisation de défense des droits humains EG Justice. « Outre qu’elle s’est laissée utiliser pour restaurer l’image ternie d’Obiang, l’UNESCO court également le risque de voir sa propre crédibilité endommagée. »

Dans une lettre adressée le 12 juillet aux délégués qui s’étaient opposés à la validation du prix, Irina Bokova a affirmé que l’avis juridique émis à la suite du vote du Conseil exécutif avait conclu que même si des préoccupations demeuraient au sujet du prix, elle était néanmoins tenue de respecter la décision du Conseil exécutif et de valider le prix. Dans une réponse datée du 13 juillet, les délégués ont protesté, affirmant que «l’UNESCO avait un devoir à la fois légal et fiduciaire » de résoudre totalement les questions posées par le financement « afin que ne subsiste aucun soupçon d’illégalité au sujet du prix ».

On ignore encore si le président Obiang, qui a soutenu la validation de ce prix dans le cadre d’une vaste opération de relations publiques visant à redorer son image, assistera à la cérémonie de remise du prix, comme le prévoit le programme de l’événement. Le prix avait été approuvé une première fois en 2008, en tant que « prix UNESCO-Obiang ». Puis son nom avait été retiré à la suite d’une vague de protestations de la part d’intellectuels africains et latino-américains de renom, d’écrivains, de journalistes, de lauréats de prix Nobel, de scientifiques, de professionnels de la santé et d’organisations de la société civile, qui avaient critiqué le piètre bilan du président en matière de droits humains et son implication présumée dans des activités de blanchiment d’argent.

Des enquêtes pour corruption visant des membres de la famille Obiang, actuellement en cours en France, en Espagne et aux États-Unis, contribuent au climat de suspicion entourant la source du financement du prix. Le 5 mars, l’Association Sherpa et Transparency International France ont présenté une requête pour que les juges français élargissent le champ de l’enquête pour corruption menée en France, pour y inclure le don de 3 millions de dollars fait par le président Obiang pour financer le prix.

De graves allégations de corruption et de blanchiment d’argent à grande échelle, concernant le président ou des membres de sa famille et d’autres personnes qui lui sont proches, font maintenant l’objet d’examens approfondis de la part de nombreux organes judiciaires dans le monde. Le fils aîné et successeur présumé du président, Teodoro Nguema Obiang Mangue, surnommé Teodorín, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par des juges français le 10 juillet, en relation avec l’enquête diligentée en France.

Dans une décision qui constituait peut-être une tentative de doter Teodorín d’une immunité contre toute poursuite judiciaire, le président Obiang l’a nommé délégué permanent adjoint de Guinée équatoriale auprès de l’UNESCO en octobre 2011. En mai, le président Obiang a également nommé son fils second vice-président de Guinée équatoriale, un poste non prévu par la constitution du pays. L’avocat en France de Teodorin prétend désormais que le mandat d’arrêt « est nul et non avenu en raison du statut de M. Obiang » en tant que second vice-président.

Les autorités françaises ont effectué deux perquisitions dans une luxueuse résidence utilisée par la famille Obiang à Paris et ont saisi de grandes quantités d’articles de luxe, estimés à plusieurs dizaines de millions d’euros, appartenant à Teodorín.

Dans le cadre d’une enquête distincte, le Département de la Justice américain a déposé des plaintes contre Teodorín, dans lesquelles il est accusé d’avoir abusé de son précédent poste gouvernemental comme ministre de l’Agriculture et des Forêts pour extorquer, puis blanchir de l’argent afin de financer plus de 300 millions de dollars d’achats somptueux entre 2000 et 2011, dont des propriétés au Brésil, en France, en Afrique du Sud et aux États-Unis pour une valeur totale de 133 millions de dollars, ainsi que des tableaux de Renoir et d’autres grands maîtres à hauteur de 45 millions de dollars. Les avocats de Teodorín en France et aux États-Unis ont contesté les accusations portées contre leur client.
Le mode de vie de Teodorín et l’objectif officiel du prix, qui est de « [contribuer] à améliorer la qualité de la vie des êtres humains », sont incompatibles avec les conditions qui prévalent en Guinée équatoriale, un pays riche en pétrole où la pauvreté, les violations des droits humains et la corruption sont omniprésentes et où les services sociaux sont inadéquats, ont déclaré les organisations de la société civile.

En contradiction avec le mandat fondamental de l’UNESCO consistant à protéger et promouvoir la liberté des médias et la circulation de l’information, les libertés d’expression et de la presse sont systématiquement restreintes en Guinée équatoriale. Le gouvernement faillit également à sa responsabilité de publier des informations de base sur ses budgets et ses dépenses.

« Les citoyens ordinaires de Guinée équatoriale n’ont jamais eu leur juste part des richesses de leur pays ou du train de vie luxueux de leurs dirigeants », a conclu Tutu Alicante. « S’il y a une chose qu’ils sont susceptibles de célébrer alors qu’ils croupissent dans la pauvreté, ce ne sera pas le prix de l’UNESCO. Ce sera le mandat d’arrêt contre Teodorín. »

La déclaration a été émise par les sept organisations suivantes :

  • Association Sherpa
  • Comité pour la protection des journalistes (Committee to Protect Journalists)
  • Corruption Watch
  • EG Justice
  • Global Witness
  • Human Rights Watch
  • ONE