Lafarge en Syrie : du ciment à tout prix

France Inter, Emission Secrets d’info, le 14 octobre 2017

 

L’usine de ciment Lafarge reste en Syrie durant la guerre et paye des bakchichs à des groupes armés. La France était-elle au courant ?

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Lafarge-Holcim est le leader mondial des matériaux de construction. Son chiffre d’affaires s’élève à plus de 13 milliards d’euros. Lafarge, c’est aussi 63 000 collaborateurs et plus de 1600 sites de production dans le monde.

Pourquoi Lafarge reste en Syrie, malgré la guerre civile ?
Le groupe a beaucoup investi dans cette cimenterie et ses dirigeants ne veulent pas abandonner leur usine flambant neuve. Mais Lafarge pense surtout à la suite : la reconstruction du pays. C’est ce qu’affirme Bruno Pescheux, directeur général de Lafarge Syrie, entendu par les douaniers le 3 février 2017 : « On pensait que, quand tout serait fini, il y aurait au moins une cimenterie qui pourrait fournir du ciment pour reconstruire la Syrie. »

Pour franchir certaines zones, Lafarge doit accepter de payer les milices. « On était dans une économie de racket, avec des groupes armés, alors que nous n’avions pas d’armes », explique aux enquêteurs le directeur général adjoint du groupe, Christian Herrault.

Soit on acceptait le racket, soit on partait et on organisait le repli.

Pour gérer cette situation, le groupe recrute Firas Tlassle fils d’un haut dignitaire syrien. Cet homme d’affaires a ses entrées dans tous les milieux, des hauts diplomates aux groupes rebelles les plus radicaux. Embauché comme conseiller en sécurité, sa mission est de sécuriser les routes en négociant avec les groupes armés. Son salaire s’élève à 75 000 dollars par mois, avec en plus un « budget bakchich ».

  • Des notes de frais bidons

Au sein de l’usine syrienne, entre 80 et 100 000 dollars sont destinés à « arroser » les différentes milices, selon les éléments recueillis par les enquêteurs. De l’argent liquide sort des caisses et passe en fausses notes de frais. Cet argent est ensuite distribué à une multitude de groupes rebelles : Armée syrienne libre, forces kurdes, groupes islamistes…

D’autres témoignages accréditent le fait que Lafarge accepte de payer des djihadistes. Christian Herrault, directeur général adjoint de Lafarge, affirme aux enquêteurs :

Daech vient dans la liste des racketteurs.

Il précise que ce racket correspondait à « 10% des sommes, l’équivalent de 500 tonnes de ciment »« Est-ce qu’on va tout plier pour 500 tonnes ? » se demande-t-il devant les enquêteurs. Quant à Bruno Pescheux, directeur général de Lafarge Syrie de 2008 à 2014, il explique que « Monsieur Tlass discutait avec les factions rebelles et versait une obole pour que nos employés ne soient pas ennuyés aux différents points de passage. » Il ajoute que le montant prévu pour Daech était « de l’ordre de 20 000 dollars ».

  • Un laissez-passer de Daech

Existe-t-il des preuves matérielles de ce racket ? L’enquête a, par exemple, montré qu’en 2014, Daech a voulu récupérer la liste des employés qui travaillaient à l’usine, pour pouvoir les identifier.

Ainsi, le 28 août 2014, le « Monsieur sécurité » de l’usine écrit à son responsable français : « l’Etat islamique veut une liste de nos employés avec leurs cartes d’identité pour pouvoir tous les contrôler et les laisser passer lorsqu’ils se rendent à l’usine. »

Les enquêteurs ont également découvert une sorte de laissez-passer officiel, avec le sceau de l’Etat islamique. Lorsqu’il est interrogé à ce sujet, le PDG de l’époque, Bruno Lafont, répond, sur procès-verbal :

Si ça a existé, ça n’a pas existé longtemps, mais je n’étais pas au courant de ça.

Officiellement, Lafarge n’a jamais eu de contact, ni payé Daech.

La sécurité des employés de Lafarge en question

  • Un fragile « cordon sanitaire » autour de l’usine

Les employés expatriés doivent quitter l’usine Lafarge, au début de la guerre civile. Mais les employés syriens, eux, restent sur place pour faire tourner la cimenterie. Ils sont logés à plusieurs dizaines de kilomètres de leur lieu de travail, à Alep ou à Kobané.

Mais se déplacer reste très dangereux. En octobre 2012, neuf employés de l’usine sont kidnappés sur la route de la cimenterie. Lafarge doit payer une rançon de 200 000 dollars pour les libérer.

En avril 2013, la ville de Raqqa, située à quelques dizaines de kilomètres de la cimenterie, tombe dans les mains de l’organisation terroriste Etat islamique.

Le 29 juin 2014, Abou Bakr Al Bagdadhi proclame l’instauration du califat. Daech revendique un Etat islamique en Syrie.

A ce moment-là, pourtant, la cimenterie n’est pas évacuée. Sur le papier, un « cordon sanitaire » de combattants kurdes est censé protéger l’usine. Mais c’est un cordon très fragile. Au sein de l’usine, l’inquiétude grandit.

  • Le SOS d’un responsable de l’usine

En juillet 2014, le responsable de la sécurité de l’usine écrit à la direction de Lafarge :

Nous avons besoin de votre aide.

« Nos employés sont très perturbés et inquiets. Ils se sentent comme des prisonniers au sein de l’usine. Nous ne sommes pas capables de les rassurer. Nous ne pouvons pas prévoir comment va évoluer la situation autour de l’usine. »

Les employés sont cloîtrés à l’intérieur de la cimenterie. L’usine arrête sa production pendant un mois. Et lorsqu’elle redémarre, le même responsable syrien de l’usine écrit à son patron : « Nous avons repris la distribution dans des conditions très difficiles. Pour te dire la vérité, il y a beaucoup de risques pour ma vie. Je deviens une cible (…) Je ne peux pas voir d’avenir prometteur pour la Syrie. Mon intention de quitter le pays est chaque jour plus ferme. »

Réponse de son responsable : « C’est un plaisir d’avoir de tes nouvelles, même si elles sont mitigées. Bonne nouvelle d’entendre que la distribution a repris. Malgré la suspension trop longue des ventes, cela montre que nous pouvons toujours être en activité dans un environnement aussi difficile. Mauvaise nouvelle d’entendre que tu envisages de quitter le pays. As-tu été personnellement menacé ? »

Le 20 septembre 2014, l’usine est attaquée par Daech alors que 27 personnes se trouvent encore dans la cimenterie. Elles parviennent à quitter les lieux par leurs propres moyens. Aujourd’hui, onze de ses anciens salariés syriens décident de saisir la justice française par le biais de l’association Sherpa. Ils estiment que leur employeur ne les a pas protégés.

De son côté, Lafarge explique qu’un plan d’évacuation de l’usine était prêt. Le groupe ajoute que « même si les choses ne se sont pas passées comme prévu, il n’y a eu ni mort ni blessé ».