Les terribles effets d’aubaine du terrorisme

William Bourdon, Le Blog des invités de Médiapart, le 24 février 2016
L’avocat William Bourdon, spécialisé dans la défense des droits de l’homme, s’inquiète de l’effet d’aubaine «saumâtre» que crée les attentats et les «effets d’engrenage, de confusion, d’emballement qui courent comme un feu sinistre».

Chacun le voit depuis que la barbarie s’est installée au cœur de Paris, notre démocratie est mise au défi, si cruellement, par les terroristes de ne pas se saborder elle-même. Leur objectif, on le sait est, après avoir fait couler le sang et les larmes, de couler nos principes, nos valeurs.

C’est toujours le même rituel depuis que le terrorisme a fait irruption sur la scène mondiale. Les démocraties doivent s’adapter sans se renier alors qu’elles connaissent une crise grave de représentativité dont le sous-jacent est un déficit de légitimité et de popularité de ses dirigeants.

Or, l’infamie des terroristes est justement de savoir profiter d’un mauvais climat en forme d’effets d’aubaine dont la multiplicité est, dans leurs rêves et dans nos cauchemars, la figure de leurs prophéties.

Ils déchaînent les feux de l’enfer sur des responsables publics dont la marge de manœuvre est affaiblie par leur obsession ontologique de survivre politiquement malgré la langueur et le désenchantement.

Après l’effet convulsif du rassemblement, le terrorisme suscite le repli individualiste et bénéficie ainsi de l’effet providentiel que lui tend une société fatiguée et profondément défiante vis-à-vis de ses dirigeants.

Le terrorisme désinhibe autant le cynisme qu’il inhibe l’humanisme. Il fait la courte échelle aux opportunistes et valorise ce qui déjà nous tyrannise, l’obsession court-termiste qu’elle soit individuelle ou politique. Il bénéficie ainsi d’un effet en quelque sorte providentiel, celui que leur tend une société fatiguée, profondément défiante vis-à-vis des politiques et de plus en plus sceptique sur leur capacité à incarner ce qui nous préoccupe le plus, c’est-à-dire de la défense de l’intérêt général.

Ils suscitent ainsi un effet d’aubaine larvé et sournois dont tout pouvoir faible est tenté de se saisir pour retrouver les attributs de la puissance, les confondre avec l’autorité de l’Etat, consolant ainsi provisoirement mais vainement toutes les impuissances.

Cet effet d’aubaine est aussi pervers car il a quelque chose de profondément irrésistible. En guise d’illustration, le récent, brutal et excessif virage sécuritaire que la France connaît et le débat autour de la déchéance de nationalité, escorté d’atermoiements et de palinodies où chacun rivalise de contre-propositions, dans un mélange de petites tactiques politiques et de bricolages juridiques ahurissants.

Quel étrange paradoxe, la COP21 s’est terminée le 16 décembre 2015. Un premier pas a été salué sous les applaudissements et les embrassades. Son exigence absolue est d’élever chaque intérêt national vers un intérêt supérieur, soit celui de trouver à long terme les solutions pour éviter notre autodestruction mais aussi éviter l’explosion de l’extrême pauvreté que les réseaux terroristes attendent au coin du bois.

Or, simultanément, le terrorisme semble cantonner les responsables publics à des réponses exclusivement court-termistes et ainsi dégrader les réponses à long terme qui elles seules pourraient nous éviter l’autre destruction qui nous menace.

Mais cet effet d’aubaine saumâtre crée également d’autres effets d’engrenage, de confusion, d’emballement qui courent comme un feu sinistre.

On le voit en France avec le projet de loi de renforcement des pouvoirs de la Police qui accentue la déjudiciarisation de notre démocratie.

« Divine surprise » aussi pour le camp des conservateurs autoritaires qui ne cesse de se diversifier, la démission de Christiane Taubira qui, au-delà d’un bilan mitigé, s’est efforcée de porter les couleurs d’une gauche qui refuse de capituler sur ses principes, qui rejette le tout sécuritaire et défend une politique humaniste de prévention et de réinsertion, la seule qui vaille pour limiter la récidive.

Aujourd’hui, le drapeau est dans le caniveau.

Son successeur a certainement compris le danger tant on peut se demander si maintenant, au lieu d’avoir un Ministre de l’Intérieur, on en aurait pas deux. La dynamique qui est en route donne le vertige et le frisson, il faudra autre chose que des aménagements techniques et cosmétiques sur les projets de loi et la mise en œuvre d’un état d’urgence qui s’annonce durable pour réparer la fracture en forme de plaie ouverte qui s’ouvre chaque jour davantage avec la gauche citoyenne et au-delà, tous les authentiques républicains.

Nos sociétés connaissent un télescopage ahurissant. Le désenchantement additionné à la peur nourrit en effet l’acceptation de tous ces coups de canif successifs que nous enregistrons à l’Etat de droit et à notre tradition républicaine.

Or, ce sont souvent les mêmes citoyens qui sont conduits à accepter la prévalence de la culture du secret qui accompagne celle de la police administrative sur le judiciaire et qui, simultanément, restent exaspérés par le maintien de la culture de l’entre-soi tant elle relativise durement les engagements à plus de transparence.

Cet effet d’aubaine, on le voit ailleurs, lorsque les kleptocrates sont invités désormais à se montrer exemplaires dans la seule gouvernance qui vaille dans la lutte antiterroriste : celle de l’accélération de l’appareil répressif permettant de persécuter toutes les dissidences et de maintenir le vulgaire étalage de leurs richesses aux yeux et à la barbe de la population. Un nouvel effet d’aubaine pour demain dans les quartiers pauvres du Mali, du Nigeria et ailleurs pour les recruteurs de mort.

Depuis plusieurs années, la menace d’AQMI et de Boko Haram a redonné des plumes, de l’arrogance à certains dictateurs africains pour démonétiser les beaux appels de François Hollande à Kinshasa et à Dakar en faveur de l’intégrité de l’Etat et de la lutte contre la corruption.

La menace terroriste, c’est une machine infernale sismique qui se nourrit de la corruption et de l’étalage des richesses et en facilite la pérennisation. Elle devrait conduire les nations à plus de cohésion et de rassemblement mais facilite la criminalisation et la diabolisation de toutes les dissidences.

En outre, certains dirigeants conditionnent, en véritables maîtres-chanteurs, le partage d’informations avec les services français à ce que la France se résigne à baisser d’un ton sur l’universalisme des droits de l’Homme.

Effet d’incroyable aubaine pour affaiblir des démocraties car le terrorisme conduit à une gigantesque redistribution des cartes et une nouvelle hiérarchisation des exigences éthiques. A la « bourse » des victimes, certaines sont oubliées, défigurées et sortent complètement de notre champ d’indignation.

On a tous en mémoire le détournement de procédure spectaculaire de l’état d’urgence en France par l’assignation à résidence de militants écologistes.

A Pékin, la nouvelle loi prise après les attentats de Paris sera évidemment utilisée contre les dissidents. En Syrie, le PKK lutte en première ligne contre Daech alors qu’il est plus criminalisé que Daech lui-même par les autorités turques.

Cet affaissement des humanismes percute aussi de plein fouet le défi que représente l’irruption de millions de migrants. Notre fidélité aux valeurs de solidarité peut être corrompue par la menace terroriste au risque d’un paradoxe atroce : ceux qui ont fui les terrorismes d’Etat sont en risque maintenant qu’on leur renvoie à la figure ce marqueur d’infamie.

D’autres confusions et manipulations vont surgir là où on ne les attend pas.

La tension n’est donc pas simplement entre sécurité et liberté, elle est aussi entre fraternité et individualisme, entre universalisation des droits de l’homme et criminalisation de tous les résistants, entre la face de la peur féconde d’altruisme et celle qui peut tuer toutes les solidarités.

Elle est entre un besoin de plus en plus vital de refonder notre démocratie et comme le souligne Pierre Rosanvallon: « l’intérêt des gouvernants de rester dans une conception archaïque du pouvoir comme propriété personnelle ».

L’intérêt général est toujours meurtri si la réponse immédiate ne se combine pas avec une vision à long terme sauf à risquer, dans un lugubre effet de cavalerie, la fertilité des sources du terrorisme.

Les responsables publics devraient se souvenir de la prophétie de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux » et qu’ainsi ils n’en sont jamais remerciés.