Sierra Leone : des militants pour la défense des droits fonciers emprisonnés

10 mars 2016, Green Scenery, Freetown, Sierra Leone

 

Le jeudi 4 février 2016 fut un triste jour pour tous les propriétaires et utilisateurs de terres sierra-léonais qui essaient de défendre leur droit à la terre et à des moyens de subsistance contre les acquisitions foncières à grande échelle : six activistes opposés à l’accaparement des terres ont été envoyés directement de la Haute Cour de justice en prison. Depuis le 16 octobre 2013, Sima Mattia, Kinnie James Blango, Musa Sellu, Foday Musa, Lahai Sellu et l’ancien député Shiaka Musa Sama étaient accusés de charges fallacieuses : incitation, conspiration et destruction de 40 jeunes plants appartenant à la Socfin Agricultural Company Sierra Leone. Depuis le début, toutes ces personnes aujourd’hui condamnées plaident non coupables.

 

Le consortium belgo-luxembourgeois Socfin développe des plantations en Sierra Leone pour produire de l’huile de palme destinée à l’exportation. Depuis 2011, la population locale résiste à l’intimidation et aux emprisonnements et continue de protester contre la destruction de zones naturelles et l’accaparement des terres perpétrés par Socfin et les autorités nationales. Les six hommes nouvellement condamnés ont voulu faire respecter leurs droits à la terre et aux moyens de subsistance  en tant que membres de MALOA [l’Association des propriétaires et utilisateurs de terres affectés de Malen].

 

Maintenant que ces militants anti-accaparement des terres ont été reconnus coupables, cinq d’entre eux doivent verser 30 millions de Leones (plus de US$ 5 000) chacun ou passer cinq mois en prison. Le porte-parole de MALOA, Shiaka Musa Sama, a dû payer 60 millions de Leones (plus de US$ 10 000) pour ne pas passer six mois en prison. La solidarité et la générosité de soutiens du monde entier ont permis de trouver les fonds nécessaires à la relaxe de Shiaka Musa Sama. Il a été relâché le 24 février 2016. Joseph Rahall, Directeur exécutif de l’organisation non-gouvernementale sierra-léonaise Green Scenery, a parlé à l’activiste après sa sortie de prison.

 

Monsieur Sama, vous avez été relâché de prison le 24 février. Pouvez-vous nous parler de ce que vous avez vécu durant cet emprisonnement ? Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

 

Comme vous pouvez l’imaginer, je me sens aujourd’hui nettement mieux que durant les vingt jours que j’ai dû passer en prison. Et je me sens également plein de reconnaissance. Beaucoup de gens en Sierra Leone et ailleurs nous soutiennent dans notre lutte. Des actions publiques ont eu lieu en Côte d’Ivoire, au Cambodge, au Cameroun et en Belgique. Encore plus de femmes et d’hommes nous aident en signant nos pétitions et en soutenant nos recherches de financement. La vie en prison n’est pas facile. Je vous laisse imaginer. Disons que la situation des prisonniers reflète les conditions arriérées dans lesquelles vit notre pays. Il est par conséquent urgent de libérer Sima Mattia, Kinnie James Blango, Musa Sellu, Foday Musa et Lahai Sellu. Nous avons décidé tous ensemble que je serais le premier à quitter la prison pour faire tout mon possible pour défendre notre cause, mais la décision n’a pas été facile. Il est grand temps pour eux de recouvrer leur liberté et de me rejoindre.

 

Quelles sont les prochaines étapes pour les soutenir ? Avez-vous des nouvelles ?

 

Heureusement, je reçois de leurs nouvelles. Les visites sont autorisées chaque jour, excepté le dimanche et les jours fériés ; les amis et les familles nous fournissent de la nourriture et de l’eau depuis le premier jour de notre emprisonnement, et ils continuent à le faire. Dans l’ensemble, les communautés nous soutiennent largement et elles ont même participé à la levée de fonds pour notre relaxe. Et pourtant, il faut se rappeler que les gens de la Chefferie de Malen n’ont pas grand-chose à donner, eux qui ont perdu leurs terres et les moyens de subsistance qu’elles représentaient. Même ceux qui travaillent pour Socfin ne gagnent pas beaucoup. Quand je suis sorti de prison, je me suis assuré que les autres recevraient de la nourriture et de l’eau dans les semaines à venir. Nous sommes maintenant confrontés à deux défis principaux : Le premier est de collecter suffisamment d’argent pour que les autres soient libérés aussi rapidement que possible ; le deuxième est de s’assurer que leurs familles ne manquent de rien pendant que les hommes sont en prison. N’oublions pas qu’ils ont été obligés de laisser derrière eux femmes et enfants.

 

Le 4 février 2016, le verdict a été annoncé à la Haute Cour de justice de Bo, ce qui a mis un terme à un procès de plus de deux ans contre vous et cinq autres membres de MALOA. Que pensez-vous des procédures et de la décision finale du juge ?

 

Depuis 2013, nous avons comparu en justice plus de 40 fois. Au bout d’un moment, on arrête même de compter. Depuis le début nous plaidons non coupables, mais personne ne semble nous entendre. Deux des sept témoins sont des policiers, trois autres sont directement ou indirectement liés à Socfin. Et maintenant, nous devons payer 210 millions de Leones : la Haute Cour a donc imposé une sentence qui correspond à la valeur que l’entreprise a estimée pour les arbres détruits. Malgré le fait que Socfin n’a payé qu’un million de Leones (soit moins de $200) par acre de 60 palmiers, y compris la terre dans laquelle ils poussent, ils ont évalué le prix des 40 arbres détruits – sans la terre – à 200 millions de Leones (soit $36 000). Que dire ? J’ai le sentiment que les règles du jeu ont été faites par quelqu’un d’autre.

 

Vous aviez tous plaidé non coupables. Compte tenu de ce contexte, avez-vous l’intention de faire appel ?

 

Je parle au nom de tous quand je vous dis que nous avons peur d’aller à nouveau en justice.  Pour nous, le système judiciaire  de la Sierra Leone s’est révélé corrompu et peu fiable. Quoique le monde entier semble attendre un appel, nous redoutons véritablement de nous exposer une nouvelle fois à ces personnages puissants au sein de Socfin et de la chefferie qui n’ont pas été satisfaits du verdict, parce qu’ils voulaient nous garder en prison beaucoup plus longtemps. Nous nous attendons à ce qu’ils exploitent toutes les opportunités de nous punir encore plus sévèrement de notre travail de plaidoyer pour défendre les gens. Nous discutons actuellement des possibilités, des risques et des chances qu’impliquerait un appel avec notre avocat. Dès que les autres auront été libérés de prison, nous terminerons notre discussion à ce sujet. Avec nos familles et tous les membres des communautés affectées, nous déciderons alors si nous sommes prêts à relancer le procès.

 

 

Monsieur Sama, quelles sont vos exigences les plus urgentes vis-à-vis de Socfin et des autorités ? Que voulez-vous leur dire ?

 

Il est temps de remettre nos exigences sur la table. Nous voulons avoir un dialogue avec Socfin et les autorités locales. C’est toujours la position que nous avons eue. Ensemble nous pouvons revoir l’accord et toute l’opération de Socfin, pour identifier les choses qui ont déraillé. Je suis certain que, collectivement, nous pouvons parvenir à une formule qui garantira un partenariat gagnant-gagnant. Ceci est tout à fait essentiel pour la coexistence pacifique et le développement. Nous ne sommes pas contre l’investissement, mais nous voulons nous assurer que tout investissement quel qu’il soit nous amène des avantages et ne nous rende pas plus pauvres. Toutes les formes d’intimidation ne peuvent qu’aboutir à l’échec. La meilleure option est un dialogue sincère qui inverserait une situation lamentable et inacceptable à long terme dans la chefferie de Malen.

 

 

Green Scenery et MALOA font tous deux partie d’ALLAT [Action pour la transparence des acquisitions de terres à grande échelle]. ALLAT a été créé en 2012 pour garantir la transparence et la redevabilité du système de gouvernance foncière en Sierra Leone.