L’Association des femmes riveraines de la Socapalm Edéa (AFRISE), soutenues par une quarantaine d’associations, dénonce des violations de droits humains aux abords des plantations Socapalm.
Cette lettre s’inscrit dans le contexte des problèmes sociaux, environnementaux et fonciers rapportés par les communautés proches de la plantation Socapalm au Cameroun. Elle est adressée aux sociétés Socapalm, Socfinaf, Socfin – filiales de Bolloré – directement en charge de la gestion des plantations.
En 2019, un collectif de dix associations, dont Sherpa, a assigné en justice la société Bolloré pour qu’elle applique un Plan d’actions d’améliorations négocié avec elle devant le Point de Contact National en 2013.
Messieurs les Directeurs généraux de Socapalm, Socfinaf et Socfin,
Messieurs les membres des Conseils d’administration (*)
Le Groupe Socfin contrôle, via ses filiales, plus de 58.000 hectares de plantations de palmiers à huile appartenant à la Socapalm (Cameroun), qu’il a acheté lors de sa privatisation en 2000. Depuis 2021, la Socapalm – qui est détenue majoritairement par la Socfinaf, une holding luxembourgeoise détenue en partie par le groupe Bolloré – replante des palmiers pour rajeunir sa plantation à Edéa, dans le Sanaga-Maritime. Ce projet de replanting crée d’énormes difficultés pour les communautés riveraines. Elles manquent d’un espace vital pour subvenir à leurs besoins et vivre dignement. Même les sites sacrés sont désacralisés. Les femmes notamment revendiquent l’accès à leurs terres coutumières pour se nourrir, mais se voient privées de liberté de mouvement. Cette situation a conduit à un conflit ouvert entre les riverain·es et la Socapalm. Ce conflit affecte négativement la vie des gens, ainsi que la cohésion sociale, et doit être résolu.
Ce que nous comprenons :
- Le replanting a lieu près des habitations des villageois·es d’Apouh à Ngog. Les droits fonciers de la Socapalm dans la région sont complexes et font l’objet de litige depuis longue date. Les villageois·es d’Apouh s’attendaient à ce que la coupe des vieux palmiers leur permette de récupérer des terres – un « espace vital », comme prévu notamment par le bail emphytéotique conclu en 2000 entre l’Etat du Cameroun et la Socapalm – mais il n’en est rien.
- Les femmes d’Apouh se sont organisées au sein de l’Association des femmes riveraines de la Socapalm Edéa (AFRISE), qui mène le plaidoyer. Entre 2021 et 2024, l’AFRISE a soumis des preuves documentaires, des témoignages et des demandes à la Socapalm, aux autorités locales et aux organismes gouvernementaux, tels que le Ministère des Affaires foncières (2022) et la Commission des droits de l’homme (2024). Elle a même demandé l’intervention du Président de la République, S.E. Paul Biya (2023).
- La Socapalm a pris certaines mesures en réponse – invitations au dialogue, appels à l’apaisement – mais ils n’ont pas résolu la situation. Vu l’incapacité des différents acteurs et autorités à répondre aux demandes légitimes des femmes, celles-ci ont pris le courage de pénétrer sur les terres occupées par la Socapalm et planter des bananiers plantains sur leurs terres coutumières pour leurs besoins de subsistance. En réponse, elles ont reçu une sommation d’arrêter leurs actions sous peine d’amende ou d’emprisonnement.
Ce qui se passe autour de la Socapalm à Edéa se produit également – de différentes manières et sous différentes formes – autour d’autres plantations de la Socfin, notamment au Nigeria, au Cambodge, en Sierra Leone, au Liberia, au Ghana et dans d’autres régions du Cameroun. Ces faits ont été documentés très récemment par les consultants que vous avez engagés, la Fondation Earthworm, et ne vous sont donc pas étrangers. Dans la plupart des cas (58 %), la Fondation Earthworm a trouvé que les dénonciations des communautés concernant l’accaparement des terres, le manque d’accès à la terre, la pollution des sources d’eau, les violences faites aux femmes, les abus des droits des travailleurs et d’autres choses encore étaient soit « fondées » soit « partiellement fondées ».
Les fonds de pension suisses et norvégiens ont été alertés et invités par leurs associés à se désinvestir de Bolloré SE en raison de son implication dans Socfin et de son lien avec ces injustices précisément. Des investisseurs basés au Royaume-Uni envisagent actuellement des actions similaires pour les mêmes raisons.
Le conflit foncier à Apouh est urgent et doit être résolu. La paix et le respect des droits des communautés locales affectées par vos activités doivent être garantis.
En tant que citoyens, citoyennes et organisations concernés, nous vous demandons de répondre aux revendications des villageois et villageoises d’Apouh et des autres communautés affectées par les activités de Socfin en Afrique et en Asie. Concrètement et de manière urgente, dans le cas des communautés d’Apouh, il vous est demandé de donner libre accès aux terres coutumières limitrophes aux villages concernés et de mettre un terme à toute action actuelle ou future de nature à criminaliser les villageois et villageoises.
Nous vous prions d’agréer, Messieurs, l’expression de nos salutations distinguées.