Nouvelle
Influence des entreprises

Capture de l’intérêt public : l’influence néfaste des multinationales sur nos démocraties

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La capture de l’intérêt public par les entreprises, aussi appelée corporate capture, ou « captation des processus décisionnels », est le phénomène par lequel des grandes entreprises exercent une pression sur les lois, les institutions et l’opinion publique.

La corporate capture peut prendre différentes formes, notamment :

  • lobbying capturant le processus législatif ;
  • recrutement par des acteurs économiques privés d’ancien·ne·s haut·e·s aux fins d’utilisation de leur réseau, monopolisation de la parole dans les sphères d’influence, capturant les institutions ;
  • blanchiment d’image, campagnes médiatiques et de désinformation, capturant l’opinion.

Capture du processus législatif : le cas Nestlé et le cas de la directive sur le devoir de vigilance

Nestlé Waters et l’affaire des eaux traitées illégalement

Des eaux commercialisées par Nestlé Waters, pourtant présentées comme minérales et naturelles, étaient traitées par des micro-filtres interdits, favorisant le développement de virus. Malgré les alertes sanitaires, et à la suite d’un lobbying intensif de la part de Nestlé Waters, le gouvernement a accepté de changer l’interprétation d’un texte de loi afin d’autoriser la multinationale à poursuivre l’utilisation de ces filtres, privilégiant ainsi les intérêts de l’entreprise au détriment de la santé publique.

Une commission d’enquête sénatoriale a été mise en place pour faire la lumière sur les responsabilités politiques dans cette affaire.

La directive européenne sur le devoir de vigilance

La directive européenne sur le devoir de vigilance a été adoptée le 24 avril 2024 après des années de négociations et mobilisation de la société civile. Cette directive impose aux entreprises européennes des obligations concrètes pour éviter les violations des droits humains et les atteintes à l’environnement dans leurs chaînes d’approvisionnement mondiales, en prévoyant des mécanismes de contrôle et des sanctions pour garantir son efficacité.

Cependant, la directive Omnibus, récemment proposée par la Commission européenne, entend modifier en profondeur la directive européenne sur le devoir de vigilance en la vidant de sa substance. Sous couvert de « simplification » pour les entreprises, ce texte réduit son champ d’application et en affaiblit les mécanismes de réparation et les sanctions.

Ce recul législatif résulte précisément en grande partie des pressions exercées par certains lobbies des multinationales, pour qui le devoir de vigilance porterait atteinte à la compétitivité et à la sécurité juridique des entreprises.

Comme relevé par Reclaim Finance, toutes les mesures de la directive sont alignées, au moins en partie, avec les demandes de la Fédération bancaire française, des trois syndicats patronaux du MEDEF, de la BDI et de Confindustria, de la Chambre américaine de commerce et de Business Europe. Certaines en sont les répliques à l’identique. C’est le cas de l’exclusion définitive du secteur financier du champ d’application de la directive, ou de la limitation de la vigilance aux partenaires commerciaux directs.

En cédant à ces pressions, la Commission européenne a ouvert la voie à une dérégulation qui va retarder la transition écologique et permettre à des pratiques néfastes de perdurer en toute impunité.

Capture des institutions : le cas Castaner et le cas McKinsey

Nomination de Christophe Castaner au comité RSE de Shein

Le 6 décembre 2024, Christophe Castaner, ex-ministre de l’Intérieur, a été nommé au comité Responsabilité Sociétale de l’Entreprise (RSE) de Shein, aux côtés de Nicole Guedj, ex-secrétaire d’État aux droits des victimes, et Bernard Spitz, ancien patron de la Fédération française de l’assurance.

La nomination de Christophe Castaner intervient alors qu’il cumule déjà plusieurs mandats et qu’il n’a d’expertise ni en RSE, ni dans le secteur de la mode. Interrogé sur cette nouvelle et son caractère surprenant, Christophe Castaner a répondu que l’entreprise démocratise la mode et souhaite s’engager dans des initiatives vertueuses.

Cette nomination soulève des soupçons d’influence illégitime, la crainte étant qu’elle vise à utiliser son réseau et son influence politique pour affaiblir les régulations à venir sur l’impact environnemental de la fast-fashion.

Portes tournantes et corruption d’élu·e·s européen·ne·s au profit de Huawei

En mars 2025, la presse révélait de nouvelles perquisitions après des soupçons de corruption de parlementaires européen·ne·s, cette fois par Huawei. L’enquête fait état de rétributions pour des prises de positions, cadeaux excessifs (frais de bouche, voyages, événements exclusifs), dissimulations de flux financiers et blanchiment. L’objectif : faciliter l’accès de la multinationale chinoise au marché européen et affaiblir les restrictions pesant sur ses activités.

Au cœur de l’affaire, une situation de « portes tournantes » : un ancien assistant parlementaire européen avait été recruté par Huawei comme directeur des affaires publiques à Bruxelles.

Ce cas illustre les risques concrets du lobbying et d’une porosité mal encadrée entre secteur public et privé, menant ici à des faits soupçonnés de corruption.

Le scandale McKinsey et le recours excessif aux cabinets de conseil

En 2021, la presse révélait les contrats massifs passés par la France avec des cabinets de conseil, notamment McKinsey, pour des missions d’accompagnement de politiques publiques dans le cadre de la vaccination contre le Covid-19. Ces révélations ont entraîné la création d’une commission d’enquête sénatoriale. Il résulte du rapport d’enquête de la commission que les cabinets de conseil ont perçu plus d’un milliard d’euros d’argent public en 2021, sans que leurs travaux soient nécessairement satisfaisants, et alors que Mc Kinsey ne paie pas d’impôts en France (1).

Ce phénomène interpelle quant à la gestion des fonds publics et la transparence de ces pratiques. Par ailleurs, il illustre le phénomène de déresponsabilisation de l’État, qui se dépossède progressivement de certaines de ses fonctions régaliennes en confiant des missions essentielles à des acteurs privés. Ce transfert de compétences remet en question l’indépendance des décisions publiques et fragilise le contrôle démocratique de la gestion des affaires publiques.

Une proposition de loi visant à encadrer le recours aux cabinets de conseil a été mise à l’agenda législatif. Cette loi est toujours en cours d’examen.

Capture de l’opinion : le blanchiment d’image et le cas Bolloré

La RSE comme outil réputationnel et le blanchiment d’image

Le concept de RSE s’est considérablement développé depuis plus d’une décennie, avec des entreprises qui se présentent de plus en plus comme des acteurs éthiques engagés pour le bien-être social et environnemental. Mais ces affirmations floues d’irréprochabilité sont souvent utilisées pour (re)dorer leur image. Comment ? En mettant en avant des actions écologiques ou sociales sans que celles-ci soient réellement ou suffisamment intégrées dans leur modèle économique. C’est ce qu’on appelle le « blanchiment d’image », ou fairwashing, qui inclut notamment le greenwashing et socialwashing.

En créant une illusion d’engagement social ou environnemental, les multinationales manipulent l’opinion publique à leur égard, car elles détournent l’attention de leurs impacts négatifs et des véritables enjeux. En projetant une image positive, elles influencent les perceptions des investisseurs, régulateurs et des consommateurs et consommatrices. Ces pratiques leur permettent de maintenir une apparence de conformité aux attentes sociétales et ainsi de protéger leurs activités et profits, sans apporter de véritables changements.

L’empire Bolloré

Depuis plus de dix ans, Vincent Bolloré a construit un empire médiatique mondial, contrôlant notamment plusieurs chaînes TV, des radios, certains journaux, des maisons d’édition, des agences de communication et des lieux culturels (2).

Cette concentration est critiquée par des associations, universitaires et journalistes, qui dénoncent une mainmise sur l’information, favorisant l’idéologie d’extrême droite (3). Elle affaiblit le pluralisme de l’information, favorisant une uniformisation des contenus et facilitant le contrôle de l’opinion publique.

C’est la raison pour laquelle la société civile se mobilise pour défendre la liberté de la presse et la diversité des opinions dans le paysage médiatique et éditorial français, comme avec la campagne Désarmer Bolloré.

L’empire de Bolloré est l’une des illustrations des stratégies idéologiques actuellement déployées en France. Il y en a d’autres, comme le plan Périclès, élaboré par le milliardaire Pierre-Edouard Stérin. Le plan Périclès est une stratégie visant à favoriser la victoire électorale de l’extrême-droite en France, via notamment la formation de futur·e·s dirigeant·e·s politiques, la création de think tanks, une guérilla juridique, et une influence sur les médias, appuyées par un budget de 150 millions d’euros sur dix ans.

Les dangers de la corporate capture

Lorsque les entreprises influencent l’élaboration de la loi au point de la contrôler, en l’empêchant en amont, ou en la façonnant pour leur intérêt en aval, cela fausse la prise de décisions politiques. Idem lorsqu’elles s’immiscent dans les institutions publiques. Cette influence entraîne une rupture d’égalité entre citoyens et citoyennes, les intérêts des acteurs économiques étant surreprésentés.

Lorsque l’information et donc l’opinion publique sont manipulées, c’est la liberté de pensée qui est attaquée.

Dans la mesure où les entreprises ont, par nature, pour objectif prioritaire de réaliser des profits, la surreprésentation des intérêts et de l’opinion des entreprises favorise de facto leur intérêt lucratif. Dans ces circonstances, les décisions politiques et l’information ne servent plus l’intérêt général, de sorte que la démocratie elle-même est en danger.

La corporate capture menace ainsi l’égalité entre citoyens et citoyennes, la liberté de penser et in fine la démocratie.

Que fait Sherpa pour y remédier ?

Sherpa combat l’influence néfaste des multinationales en :

  • visibilisant le travail d’opposition des lobbies et défendant auprès des décideurs politiques un encadrement significativement plus strict du lobbying, qui dépasserait notamment la simple exigence de transparence et ferait également peser la responsabilité sur les décideurs politiques ;
  • participant activement au débat législatif sur l’encadrement du recours aux cabinets de conseil, afin de permettre à l’Etat de conserver pleinement sa fonction régalienne de législateur, au lieu de la déléguer à des cabinets privés;
  • visibilisant les pratiques de blanchiment d’image et agissant en justice (4) pour faire sanctionner les entreprises qui y ont recours ;
  • partageant des articles de doctrine pour attirer l’attention du monde judiciaire sur les failles des audits en tant que preuves, et par la même occasion sur les limites inhérentes à l’autorégulation ;
  • contraignant par voie judiciaire les entreprises ayant pris des engagements RSE à tenir parole (5);
  • défendant la liberté de la presse et la capacité des associations d’agir en justice, pour protéger l’indépendance de la société civile et l’Etat de droit.